Collectif du 21 octobre

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Que s’est il passé en fait à Bellecour le 21 octobre 2010 ?

12/12/2010 - Lu 32304 fois
L’objet de ce texte : montrer que les stratégies de cet État policier amènent les individus eux-même à justifier leur propre répression, à fabriquer des boucs émissaires, à nommer et isoler les coupables.
Par Emmanuelle

Si aujourd’hui tout le monde ou presque s’accorde à dire que la répression massive directe ou indirecte que le gouvernement impose à la population va de paire avec la mise en place du néo-libéralisme, il reste parfois plus difficile d’avoir une vision précise des stratégies employées ,  de les articuler entre elles pour mieux réfléchir sur les stratégies de résistance à mettre en œuvre. Nous percevons bien que la première étape a été et demeure non seulement la déréglementation générale mais aussi et surtout, et cela touche directement les individus, la désorganisation de tout ce qui peut permettre la constitution de groupe institué, stable, point de départ potentiel de l’organisation des luttes. Désorganisation du travail par la flexibilité, déréglementation des équipes par la suppression des pauses, la mobilité obligatoire, la polyvalence, la fusion des services et des entreprises, l’éclatement des grilles de salaires et d’ancienneté réglementées par les conventions collectives, transformation des diplômes en compétences limitant le champ d’interventions, etc… Cette désorganisation pour être réalisée s’accompagne par une réglementation « limitative » au nom de la sécurité, de l’efficacité etc, qui, in fine, fonctionne comme un système de contrôle répressif. Cette répression est efficace parce que la désorganisation des groupes sociaux est actée. Nous sommes dans un contexte où la mobilisation salariale par le biais d’une mobilisation des entreprises devient difficile à obtenir et touche de moins en moins de monde. Si nous considérons que les individus, ont été isolés de leur groupe d’appartenance, qu’ils peuvent de moins en moins s’installer sur le lieu de travail et se l’approprier, alors force est de constater que la mobilisation ne peut être que difficile car elle doit d’abord reconstruire des groupes de  lutte sur lesquels s’appuyer.  Là, intervient une difficulté supplémentaire, c’est la division. Nous le savons, il faut diviser pour régner. Diviser ceux qui pourraient résister encore : division entre syndicats, au sein des syndicats (base, centrale), entre les partis politiques, les mouvements, etc. Cette division s’organise à partir d’une manipulation massive de l’information et d’une « entité incontournable » : l’opinion publique. Le positionnement politique par rapport à la question des « casseurs » , information montée de toute pièce par la propagande (on peut supposer sans s’avancer trop que les casses qui ont eu lieu étaient largement infiltrées par la police), accompagnée par des médias vendus à la cause gouvernementale. A partir de cela , sans attendre, sans réfléchir, les partis de gauche voire même certains partis à gauche de la gauche comme on dit, ont foncé dans la faille, actant la séparation entre les vrais manifestants et les « faux », dénonçant la violence dans un contexte de violence d’État massive. En faisant cela ils ont participé à la justification de la répression policière qui s’est abattu sur la jeunesse.  C’est l’objet de ce texte : montrer que les stratégies de cet État policier amènent les individus eux-même à justifier leur propre répression, à fabriquer des boucs émissaires, à nommer et isoler les coupables. Cette stratégie amène les individus eux-même à mettre en œuvre la division. Autrement dit  à mettre à mal ce que nous appelons la conscience de classe.  C’est en ayant fortement conscience de cela et en oeuvrant contre,  par la construction incessante d’accords, de plateformes, d’unitaires sur des éléments essentiels (sans renoncer à nos spécificités, sans nier nos désaccords et nous dissoudre dans des consensus « mous ») et par le renoncement à toute forme de négociation avec l’État que nous pourrons défendre les fondements même et préalables nécessaires pour que puisse s’exercer  ce que nous appelons démocratie : liberté de circulation des personnes, liberté d’opinons,d’expression, liberté d’organisation.


Alors, que s’est-il passé à Bellecour ce 21 octobre 2010 ?

Pourquoi les témoignages recueillis oralement ou par écrit varient autant, allant d’un sentiment d’ennui à un sentiment de révolte en passant par des émotions plus ou moins violentes marquées par la peur, l’humiliation, la honte ? Même les personnes témoins ayant filmé l’évènement, disent qu’il est difficile de retranscrire, même en images, « l’ambiance » de la place Bellecour ce jour là.


Un élément semble particulièrement marquant : dans les faits, il y a eu peu de violence physique directe, c’est pour cela que beaucoup de jeunes ont trouvé que cette intervention policière était moins violente, au premier abord, que les simples contrôles d’identité musclés qu’ils subissent régulièrement dans leurs quartiers. Peu de violence physique donc, or nous recherchions celle-ci pour justifier de la violence vécue. Par contre, le dispositif mis en place a imposé par sa mise en scène et sa tactique une violence bien plus sournoise, bien plus destructrice à long terme : une violence psychologique majeure.


Cette violence là, a pour conséquence de replier chaque individu sur lui-même, sur ses propres interrogations, sur ses propres modes de défense et de protection, sur sa propre survie. Ce repli rend difficile l’organisation collective et isole les individus même au sein d’une foule.
Ce dispositif intervient sur les individus de trois manières :

  • en les privant de leur liberté de circuler;
  • en ne donnant aucune explication sur ce qui est en train de se passer;
  • en multipliant les attaques (eau, gaz, lacrymo) de manière imprévisible puisqu’infondée (on ne voit pas pourquoi).

La privation de liberté réveille la question de la dépendance vis-à-vis de celui qui prive. Pour retrouver cette liberté il va falloir aller vers celui qui est responsable de cette privation pour retrouver cette liberté. Cette dépendance entraîne de fait des pensées réflexes voire des conduites de soumission et d’allégeance et  des sentiments d’humiliation  (plusieurs témoignages notent ces réflexes et la honte ou la colère que cela leur procure). Il va falloir pour que cela cesse, comprendre ce que nous veut ou nous reproche l’agresseur pour pouvoir penser notre réaction, pour pouvoir aussi lui expliquer en quoi on n’est pas concerné, puisqu’on à rien fait. Mais voilà, ce jour là aucune explication n’est donnée (les réponses des policiers sont multiples et reflètent leurs propres pensées : si il est noté de l’embarras chez certains, plus généralement les réponses oscillent de la pure bêtise jusqu’à l’argumentation raciste en passant par des propos relevant d’un certain sadisme). Cette absence de réponse qui viendrait « expliquer » cette séquestration apporte une pression supplémentaire. Une nouvelle étape est franchie : nous sommes dans l’arbitraire, l’autre, l’agresseur devient tout puissant, il fait ce que bon lui semble, selon son bon vouloir… Intensification du sentiment de dépendance. Il devient alors impossible de se conformer à ses attentes mais aussi impossible de résister puisqu’on ne sait pas pourquoi, ni contre contre quoi.
Le dernier moyen de pression se sont les attaques imprévisibles (canons à eau, lacrymos, flashballs) et la présence constante de l’hélicoptère. Logiquement ce qui nous vient à l’idée, c’est que ces attaques répondent à un évènement mais en l’occurrence lequel ? Certains ont pensé qu’il devait se passer quelque chose de grave, plus loin « à un endroit » qu’ils ne voyaient pas. Prendre conscience que ces attaques sont infondées et arbitraires réveille alors la peur de mourir. Beaucoup de témoignages relatent qu’ils « attendaient » la charge finale, l’attaque physique, comme seule issue à cette situation, comme seul moyen de mettre un terme à cette attente insupportable.
 
Quel but dans tout cela ? il s’agit bien d’une « technique » (pas aussi nouvelle que ça !) à double objectifs, un objectif « anti-émeute » et un de «  fichage collectif » cela semble clair, on met sous pression une foule en la désorientant, on pousse les individus à la faute, on les filme, on utilise les films comme preuve, on constitue un fichier. Bon, mais au-delà de cela, il me semble qu’il y a quelque chose de plus complexe qui s’est joué.
Rappelons que la répression policière s’est intensifiée de manière remarquable au moment de l’entrée des jeunes dans le mouvement. Cela nous laisse penser bien sûr que la jeunesse porte en elle une réelle menace contre l’état. Pour réduire cette menace il faut maintenir la jeunesse divisée (or si vous avez bien observé les dernières manifestations, la diversité des jeunes dans les cortèges était en augmentation, et dans un mouvement de convergence spontanée, le centre ville était devenu le lieu des conflits) et éviter la rencontre entre les générations, entre les manifestants politisés et les autres. Rappelons que cette séquestration a comme conséquence de provoquer un repli sur soi et de réactiver son propre instinct de survie.
Dans ce contexte, pour mettre en œuvre cette division, il suffisait de rendre possible la sortie pour que les personnes séquestrées elles-même, poussées par leur besoin de sortir de cet enfermement mettent en œuvre la division. Oui ce sont les manifestants eux-même, pris au piège de cette manipulation à grande échelle qui ont, en demandant simplement de sortir, en argumentant pour sortir comme nous l’aurions tous fait, mis en acte la séparation des générations (la grande majorité des adultes ont pu sortir), la discrimination vestimentaire (les jeunes habillés de manière ordinaire ont pu sortir plus facilement et parfois sans contrôle au moment du filtrage), La discrimination raciale (les témoignages sont formels : les blancs et les autres…), la séparation entre militants eux-même (partir en manif ou pas ?) etc. Ce qui est alors insupportable, c’est qu’une fois sorti, souvent dans l’après coup, on se rend compte que les « autres » eux sont restés dedans, qu’après être parti, les autres sont restés enfermés. C’est tellement contraire à ce que l’on défend, que le trouble, la culpabilité qui s’en suit nous réduit au silence… Ou nous pousse au déni.  Difficile alors de témoigner de ce qui s’est passé, de ce qu’on a fait ou pas fait.
Comment réunir à nouveau toutes ces personnes à nouveau dans un même mouvement social ? bien sûr, on pourra dire que cela n’a touché que quelques centaines de personnes, que cela n’a pas eu d’impact sur le mouvement dans son ensemble, pourtant, la particularité des ces journées là, c’était bien qu’avec l’entrée dans le mouvement des lycéens, la descente à Lyon des jeunes de la banlieue (le plus souvent avec leurs potes de collège ou de lycée), nous arrivions à un moment charnière dans les mobilisations, et que la seule question des retraites pouvait être dépassée.
Il est absolument nécessaire que les personnes prises au piège prennent conscience de la violence psychologique subie et de la manipulation dont ils ont fait l’objet, qu’ils prennent la mesure de cette machinerie qu’ils pouvaient difficilement éviter car personne n’avait les moyens et le recul nécessaire pour comprendre ce qui se jouait là.
Cette expérience a sans doute renforcé la méfiance d’une partie de la jeunesse contre l’autre, et fait naître aussi de la culpabilité chez d’autres, culpabilité d’autant plus insupportable que ces évènements ont ciblé la jeunesse, et ont acté la discrimination au faciès, et que toutes les personnes présentes luttent contre cela.
Il s’agit aujourd’hui de dénoncer cette opération de division de la jeunesse, de séparation des générations.
De dénoncer ces méthodes qui visent à attaquer toujours plus le lien social, à diviser les individus, à les mettre dos à dos. Cette division est d’autant plus urgente que tous ces individus ont aujourd’hui de plus en plus de raisons de s’unir contre l’État et son gouvernement. La division est le plus sûr moyen d’étouffer les mouvements populaires, de les anéantir. Il suffit de réveiller les démons, il suffit d’attiser les haines, d’exacerber les différences, de désigner des coupables, il suffit enfin de distiller des privilèges…
Il s’agit pour nous, militants, de choisir en toute conscience de ce qui est en jeu, des terrains de lutte collective, de faire front ensemble contre la répression de l’État policier et de refuser tout dialogue et toute négociation avec l’état comme avec le patronat.


Emmanuelle

 

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