Collectif du 21 octobre

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“les Blancs peuvent sortir, pas les autres”

05/12/2010 - Lu 40414 fois
Extraits du témoignage d'une étudiante présente sur la place Bellecour le 21 octobre 2010


Je suis restée bloquée sur la place Bellecour le 21 octobre dernier, d’environ 13h30 à environ 18h, avec mon compagnon. Nous n'avions pas de montre, ni de téléphone portable ; nous ne pouvons donc que donner des heures approximatives. Ce qui est sûr, c'est que nous sommes rentrés chez nous à 18h25. J'avais en revanche apporté mon vieil appareil photo numérique, et j'ai pu filmé tant bien que mal quelques minutes de cette après-midi. Mon compagnon et moi étions venus place Bellecour pour manifester, comme les jours précédents. Nous n'appartenions à aucun syndicat ni parti politique. Nous sommes arrivés par la rue de la République, et avons tout de suite constaté le blocage de la place. Nous avons décidé de chercher à rentrer pour soutenir les manifestants bloqués. Nous avons donc fait le tour : les rues Édouard-Herriot, Gasparin, et Zola étaient barrés par la police et les CRS. Cette initiative, ainsi que le nombre de forces de l'ordre déployées, nous a choqués. Impossible également de passer du côté du pont Bonaparte, par la rue Lintier, et par la rue de Saint-Exupéry. Il y avait à chaque barrage quelques passants très étonnés de ce barrage, se demandant ce qu'il se passait sur la place pour qu'on réunisse tant de CRS et de policiers. Nous avons alors décidé d'aller voir ce qui se passait rue Victor Hugo : il y avait beaucoup de passants, et au bout, un barrage ouvert : quelques personnes sont rentrées, sans qu'aucun CRS ne les arrête. Nous sommes donc passés aussi sans aucun avertissement.



Une fois sur la place, nous avons constaté que le calme y régnait. Rien ne semblait justifier le blocage total de la place. Nous sommes allés là où il y avait un rassemblement, côté place Poncet. Des gens criaient devant une rangée de policiers et de CRS. Nous sommes restés à l'écart vers le kiosque à l'Est de la place, contre un immeuble. Nous avons attendu là pendant longtemps, avec d'autres personnes, en majorité des jeunes d'origines africaines, qui attendaient anxieusement et/ou avec humour la suite des évènements. Nous avons un peu parlé de la réforme des retraites avec quelques jeunes, qui étaient aussi là contre le gouvernement et Sarkozy en général. Un camion du GIPN participait au barrage entre la place Bellecour et la place Poncet : les visages cagoulés des hommes du GIPN contribuaient à une ambiance surréaliste : personne ne comprenait ce qui se passait.



Plus le temps passait, plus les gens s'inquiétaient. Il ne se passait rien. Les gens allaient et venaient sur la place, restaient en groupes, discutaient calmement. Des rumeurs couraient : “les Blancs peuvent sortir, pas les autres” ; “un CRS a dit qu'ils nous bloqueraient jusqu'à 22h”. Beaucoup de gens étaient au téléphone, des collégiens et lycéens appelaient leurs parents et leurs amis, et tentaient de leur expliquer qu'ils étaient bloqués par la police, pour rien, et qu'ils ne savaient pas quand ils pourraient rentrer.



Nous avions dans notre sac deux petits pains que nous avions achetés avant d'être bloqués sur la place. Quand un groupe de filles nous ont vus manger, elles nous en ont demandé un bout, ainsi que de l'eau. Nous avons partagé notre pain restant, mais nous n'avions pas d'eau. Beaucoup de personnes n'avaient pas pu déjeuner et avait donc très faim. Mon ami a eu une envie pressante d'uriner ; il l'a fait dans une cour intérieure. Une rumeur courait selon laquelle la police attendait que des jeunes entrent dans les cours intérieures pour leur foncer dessus et les arrêter.



Au bout d'un moment, beaucoup de personnes se sont impatientées, et ont demandé à des CRS pourquoi ils continuaient à les enfermer, alors qu'il ne se passait rien. Certains commencèrent à légèrement paniquer. La majorité des jeunes restaient stoïques, résignés, regardant du coin de l'oeil les CRS, guettant le danger qui ne pouvait venir que de ces hommes armés et en armure.



Stupéfaits ou résignés, les jeunes au nord-est de la place regardaient le camion à eau que les policiers faisaient démarrer brusquement, faisant sursauter des gens ; les policiers faisaient tourner sans raison le canon à eau du camion de gauche à droite, puis de droite à gauche et ainsi de suite, si bien que ce genre d'actions gratuites de la part des forces de l'ordre, en plus de l'hélicoptère, des rondes de CRS, des motards qui filmaient, et du GIPN présents, firent peu à peu monter la pression. Certains se moquaient, mais tout le monde, y compris ceux qui le prenaient avec humour et résignation, semblait très inquiet, surtout les collégiens et lycéens d'origines africaines, qui avaient vu des Blancs sortir, et qui ne se faisaient aucune illusion sur le racisme d'État.



Au bout de plusieurs heures d'enfermement, un groupe s'est formé pour tenter de faire pression sur un barrage et pouvoir enfin sortir de la place. Environ une centaine de jeunes se réunit, ce qui suffit à la police pour commencer à lancer des bombes lacrymogènes. Le rapport de force était grotesque. Le groupe de résistants faisait face aux CRS en criant “Tire ! Tire ! Tire !”, ce que les CRS finissaient toujours par faire, alors que le groupe ne faisait que crier. La police a jugé nécessaire de lancer des dizaines de bombes lacrymogènes, y compris, au bout d'un moment, du côté où mon ami et moi nous étions “réfugiés”, contre un immeuble à l'est de la place, avec plein d'autres personnes trop apeurées pour prendre part au faible mouvement de résistance.



Nous avons donc été gazés, malgré tous nos efforts de rester à l'écart des gazs : il n'y avait aucune issue possible. Heureusement, nous avions apporté du sérum physiologique. Il y a eu beaucoup de détonations, et nous nous sommes protégés derrière le kiosque avec d'autres personnes, ne nous sentant plus en sécurité contre les murs. Après les détonations, je me suis retournée et j'ai vu une fille à terre, inconsciente, qui était tombée tête la première, étant donné la position de ses bras le long de son corps. Elle avait de l'écume aux lèvres. Ce fut pour moi la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Mon compagnon et moi, ainsi que d'autres personnes, nous sommes demandés ce qu'il fallait faire ; nous ne savions pas reconnaître si c'était grave ou non, nous ne connaissons pas les gestes qui sauvent : j'ai alors couru vers le barrage de CRS côté place Poncet, et j'ai hurlé de toutes mes forces à des CRS qu'il fallait faire venir une ambulance, et que c'était de leur faute si une fille était à terre, inconsciente. J'ai alors vu un CRS sourire, visiblement très amusé par ma violente indignation. Mon compagnon m'a retenue, terrorisé à l'idée que je puisse les insulter et être arrêtée. Il a tenté de me réconforter, mais j'étais extrêmement indignée et choquée. Un groupe s'était formé autour de la fille. Nous sommes restés à l'écart ; je n'ai pas osé la prendre en photo. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Ce qui est sûr, c'est que quelques jeunes ont fait des crises d'angoisse ou d'asthme.



Les tirs ont repris vers ce côté de la place quelques minutes plus tard. Puis ma peur a atteint son comble lorsqu'à notre gauche, nous avons vu des CRS surgir, de la place Poncet vers le kiosque vers lequel nous étions. Ils ont chargé vers notre côté, où il n'y avait que des gens apeurés et passifs tentant d'échapper le plus possible au danger. Ils ont foncé sur un jeune homme sans défense qui attendait là, pensant sûrement naïvement que les CRS n'oseraient pas s'en prendre à lui, qui ne faisait rien. Nous, terrorisés à l'idée de se prendre des coups de matraque, nous sommes plaqués contre l'immeuble, collés contre d'autres personnes dans un petit coin où il y avait un distributeur de billets.



Pour beaucoup de jeunes, la seule arme restante était le rire, mais un rire nerveux.



Finalement, peu de temps après, des CRS bloquant la place du côté de la rue de la République nous ont dit qu'on pouvait enfin sortir, du côté de la Saône. Pourquoi là-bas ? Peu importe. Une vague de jeunes s'est alors dirigée là-bas, certains en courant, tellement impatients de pouvoir enfin sortir. Mais la majorité des jeunes est restée très méfiante.



Après avoir donné cette instruction, un CRS a dit : “Merci qui ?”. Mon ami, répondit à ce CRS en lui envoyant un baiser de la main. Ce CRS le regarda alors en passant un doigt contre sa gorge en signe de mort.



Nous avons suivi les autres, et une nouvelle rumeur s'est vite propagée : “n'allez pas devant, c'est un piège”. Beaucoup de jeunes avaient une expression à la fois de peur, de haine et de résignation sur le visage. Cette rumeur semblait folle, et pourtant plus on avançait prudamment vers la Saône, plus les gens y croyaient : c'est un piège, ils vont nous tirer dessus. Je me suis dit : “non, ils ne vont quand même pas oser”. Mais si, ils osèrent. Aux premiers tirs, nous nous sommes plaqués contre la vitrine d'un magasin, serrés contre d'autres jeunes, comme des sardines. Puis mon compagnon, voulant me protéger coûte que coûte, m'a fait rentrer dans la première porte ouverte qui se présenta à nous.

Nous avons alors attendu plusieurs minutes dans une cour intérieure de la place Bellecour, attendant que des policiers viennent nous chercher. Un autre jeune homme était là : un collégien ou lycéen d'origine maghrébine, un peu enrobé, à la voix douce. Il nous a dit s'être retrouvé bloqué place Bellecour depuis 11h alors qu’il ne faisait que passer, et qu’un CRS, en le bloquant, lui a dit d’un air méprisant qu’il l’avait reconnu, lui, un “casseur” de “ce matin 9h”. Le garçon nous a alors expliqué qu'à 9h, il faisait une interro. Il a ajouté qu'un CRS lui avait dit que les Blancs passaient mais pas les autres. Je lui ai alors fait répéter la chose, ne pouvant en croire mes oreilles. En effet, selon ce jeune, le CRS lui a dit cela mot pour mot. D’autres jeunes nous avaient dit quelques heures plus tôt, d’un air résigné: “eh pourquoi vous partez pas vous? Vous êtes blancs, essayez, ils vous laisseront passer, vous...”. Dans cette cour, trois filles d'origines africaines sont ensuite venues non pas se réfugier, mais trouver un endroit où uriner. Elles sont ensuite ressorties ; nous n’avons pas osé les suivre.



…

 
 

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