Collectif du 21 octobre

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Note d'introduction à la soirée du 18 octobre 2014

15/08/2016 - Lu 13177 fois
Note d'introduction lue pour le 4ème anniversaire du Collectif du 21 Octobre

Note d'introduction à la soirée du 18 octobre 2014

 

Depuis le 13 octobre dernier et jusqu'au 26 octobre (2014), partout en Europe , une opération policière de grande envergure est menée sous la houlette du  ministre de l'immigration italien avec l'appui de frontex et Europol, à l’insu semble t’il du parlement européen. Cette opération de contrôle et de traque des sans-papiers commanditée par les états dits démocratiques a été baptisée Mos Maiorum. Savez vous ce que recouvre ces mots ?

Mos maoirum est l'ancien code romain non écrit qui représentait les valeurs ancestrales face à la décadence. Ces valeurs sont au nombre de 5, je les cite rapidement sans commentaire car elles parlent d'elles-mêmes :

fides : fidélité, foi, respect et loyauté

pietas : piété, dévotion, patriotisme, devoir

majestas : sentiment de supériorité naturelle d'appartenance à un peuple élu

virtus : courage politique du peuple romain

gravitas : ensemble des règles de conduite du romain « traditionnel », respect de la tradition.

C'est donc dans cet esprit que se déroule actuellement une rafle gigantesque. N'ayons pas peur des mots, ce mot n'appartient pas au passé, pas plus que celui de fascisme d’ailleurs. Les lyonnais le savent bien puisque notre chère ville nourrit en son sein de nombreux groupes identitaires et accueille les bras ouverts les cadres du FN pour leur congrès les 29 et 30 novembre prochains.

C'est dans ce contexte, au son des sirènes que s'organise la résistance, affiches, SMS d'alertes, semaine contre la répression policière lancée à l'initiative des CSAO et enfin cette soirée anniversaire du collectif du 21 octobre 2010, par sa thématique cette année, vient comme un trait d'union entre le 17 et le 21 octobre, entre le contrôle des cités et des populations immigrées et le contrôle de la rue contestataire, dénonçant tout à la fois l'entrave à la liberté de manifester, la discrimination au faciès et la répression policière qui les accompagnent.

Rappelons rapidement les faits qui restent encore aujourd'hui ancrés dans l'esprit des lyonnais. Le 21 octobre 2010, au plus fort du mouvement social contre la réforme des retraites, un appel pour une manifestation est lancé par les syndicats étudiant et lycéen. Depuis plusieurs semaines les cortèges grossissaient dans les rues, la grève s'installait dans des lieux stratégiques de la ville. Mi octobre, les premiers lycéens et étudiants rejoignaient le mouvement social, et dans les établissements scolaires naissaient les premières assemblées générales. L'appel à manifester du 21 octobre signait de manière claire l'entrée de la jeunesse dans le mouvement.

C'est dans ce contexte, que les forces de police, sous les ordres du préfet et d'Hortefeux, venu à Lyon la veille, mirent en place un dispositif policier hors du commun, ou du moins qui, s'il était déjà utilisé dans le contrôle des cités, n'avait encore jamais été testé dans le cadre d'un mouvement social.

L'enfermement de 600 manifestants place Bellecour, ce jour-là, le harcèlement violent et le contrôle systématique et discriminatoire qu'ils subirent, marquera un tournant dans la gestion policière des conflits sociaux. L'enfermement de Bellecour a rendu légitime et acceptable la répression préventive comme moyen de sécurisation des biens et des personnes. C'est un tournant grave pour nos libertés fondamentales, liberté d'expression et de libre circulation.

Depuis le 21 octobre 2010, cette méthode a été régulièrement utilisée chaque fois que les préfets, et l'Etat à travers eux, ont jugé qu'il pouvait y avoir danger pour les biens et les personnes. Ce fut le cas par exemple, le 3 décembre 2012 aux Brotteaux, lors d'un rassemblement No TAV, où un enfermement violent de plus de 7 heures a eu lieu dans l'indifférence générale. Il faut dire qu'entre temps nous avions changé de président !

Le 21 octobre 2010 , outre cet enfermement et les privations qu'il entraîne, les manifestants furent gazés, flashballés, arrosés mais aussi filmés, photographiés,contrôlés. Les témoignages convergent pour dénoncer une discrimination au faciès flagrante : seuls les jeunes d'origine étrangère et les jeunes à capuche se voyaient refuser la sortie de la place.

Face à cette situation, dès le lendemain, de nombreuses associations et organisations se sont réunies pour dénoncer par un communiqué cette violation des droits et ont appelé à la constitution d'un collectif pour engager une plainte contre les services de l'Etat, soutenir les victimes de cet enfermement et recueillir les témoignages. 40 organisations répondront à cet appel ( syndicats, associations, partis politiques, organisations politiques et individuels).

De plus, à l’issue de cette journée du 21 octobre, des jeunes ont été jugés en comparution immédiate, sans preuves fiables. Durant ces audiences, les juges ont décrété devoir appliquer une justice d’exception face à une situation exceptionnelle, appuyant leurs propos par  la projection de films  montrant des scènes de violences et autres pillages, et cela en pleine salle d’audience ! Cette mise en scène choquante et la disproportion des peines prononcées ont amené le collectif à demander l’abandon des poursuites, demande qui restera sans suite.

Un mois après, le 21 novembre 2010, un rassemblement avait lieu sur la place Bellecour, pour témoigner de ce qui s’était passé. Un film et une exposition de photos et de témoignages sur cet évènement attirèrent beaucoup de monde, certains encore sous le choc. Pendant ce rassemblement et à plusieurs reprises, la police procéda à des  tentatives d’intimidations et de pression,  ils verbalisèrent les véhicules présents. Leur présence arrogante pouvant être perçue sans forcer le trait comme une provocation.

Une conférence débat a également été organisée le 22 novembre à la Bourse du travail, avec l’intervention de  Serge Portelli, vice-président du tribunal de Paris, sur les dérives sécuritaires  en France et en Europe ainsi que des membres du syndicat des avocats. Ce fut l’occasion pour des personnes qui avaient subi cet enfermement de venir témoigner. L’amphi de la Bourse du travail était plein.

Une première plainte fut déposée le  21 janvier 2011, par notre avocat Bertrand Sayn regroupant  plaignants individuels et organisations. Le délai écoulé, le procureur n'ayant pas donné suite à cette plainte, nous avons saisi le juge d'instruction et nous nous sommes portés partie civile le 21 juillet 2011. Voici les éléments de la plainte :

« Les plaignants se constituent parties civiles parce qu’elles ont été victimes directes de la détention arbitraire de très nombreux manifestants, ainsi qualifiée tant au regard des dispositions de la CEDH que du droit interne.

Cette voie de fait a eu pour effet de priver les plaignants personnes physiques de leur liberté d’aller et venir, et de priver l’ensemble des parties civiles de leur droit de participer à une manifestation pacifique. Ce faisant, les organisations syndicales et les partis politiques appelant à la manifestation ont également subi un préjudice, la rétention de plusieurs centaines de personnes au moment du départ du cortège les privant d’une partie de leur effectif.

L’ensemble des personnes retenues ont été très vivement impressionnées par cette rétention arbitraire.

En outre, l’ensemble des signataires, qui représentent une part importante de la société civile, entend obtenir les investigations nécessaires pour savoir comment cette opération policière a été décidée puis mise en œuvre.

Les plaignants dénoncent les violences dont ils ont fait l’objet durant cet après midi ; chaque personne physique signataire en a été victime.

Les signataires dénoncent aussi les discriminations commises tout au long de l’après-midi consistant en des exfiltrations « au faciès » du lieu de rétention.

Les organisations et personnes physiques parties civiles dénoncent enfin les conditions dans lesquelles, lors de la levée du dispositif, ceux encore retenus ont fait l’objet d’une fouille, de contrôles ou de vérifications d’identité et de photographies individuelles quasi-systématiques vraisemblablement réalisées dans le but d’abonder ou de constituer un fichier dans des conditions illégales. »

Après de longs mois d'attente, la plainte sera considérée comme recevable et un juge d'instruction sera nommé. Une longue procédure s'engage et commence par la lecture et l'analyse de l'ensemble des pièces du dossier. Cette dernière année a été  consacrée à un travail d'écoute, de retranscription, de croisement d'informations. Ce travail fastidieux, porté par une poignée de personnes convaincues mais fatiguées permet d'affirmer, élargir et politiser nos hypothèses et d'appuyer  et de légitimer encore davantage notre plainte.

Chaque année, le collectif organise, à la date anniversaire, des actions pour rappeler les évènements : manifestations symboliques à Bellecour, exposition des photos et témoignages, enfermements symboliques. L'exposition que nous voyons ici, a également tournée un peu partout. Pour la deuxième fois elle s'installe à la MJC Monplaisir que nous remercions vivement pour son soutien. Nous avons également organisé des conférences pour témoigner de l'évolution des lois et des stratégies sécuritaires développées en France et à l'étranger. C’est ainsi que sont venus témoigner Gilberto Pagani avocat du collectif Bellociao, Evelyne Sire Marin magistrate alors vice-présidente de la LDH, Checchino Antonini, journaliste à propos du film DIAZ. On ne peut que regretter sans vraiment s’en étonner, du silence des médias sur cette affaire, et, peut être pire que le silence, la désinformation préoccupante à laquelle la presse généraliste a largement contribué.

Aujourd’hui nous nous retrouvons quatre ans après. Le suivi de la plainte, les recherches que nous avons effectuées, les informations recueillies sur les pratiques policières à travers le monde, les témoignages que nous avons rassemblés, les points de vue des sociologues traitant de cette question, nous amènent à questionner de manière plus large et plus aiguë ce qui s’est passé ce jour là au regard de l’évolution inquiétante des méthodes sécuritaires employées dans ce pays pour contenir et empêcher la contestation de la rue.

Nous percevons mieux les enjeux  que pouvaient représenter l’organisation des lycéens de banlieue et leur convergence vers le centre ville.

Comme le souligne Mathieu Rigouste, qui nous rejoint aujourd'hui et que nous remercions, il y a un risque réel pour l’Etat, que se retrouvent dans une même contestation des populations exclues des banlieues, essentiellement d’origine étrangère, et la population militante issue des milieux plus privilégiés ou du moins non discriminés.

Nous  percevons mieux qu’il y avait alors urgence à faire échouer cette rencontre parce qu’il fallait éviter que s’unissent des formes de lutte et d’actions différentes. Nous comprenons mieux alors pourquoi il était nécessaire d’instaurer un climat de peur pour que la population se désolidarise du mouvement social , pourquoi  il était nécessaire de mettre en avant l’existence de dangereux casseurs, nécessaire de requalifier la révolte plus radicale de certains en actes de délinquance, pour diviser le mouvement, en séparant dans l’esprit des militants et de l’opinion publique les casseurs des gentils manifestants et faire ainsi échouer cette convergence naissante.

Nous comprenons mieux les liens existants entre la répression des cités et celle des milieux contestataires et nous remercions Atisso Medessou pour sa présence aujourd'hui et pour l'éclairage qu'apporte son film «  Les bandes, le quartier et moi » que nous allons regarder ensemble.

Nous mesurons mieux la dimension internationale de ces méthodes répressives contre les ouvriers en colère, les étudiants, les indignés, les pauvres, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Grèce mais aussi au Québec.

Nous mesurons enfin, l'enjeu financier mondial que représente le développement de ces méthodes et de ces armes dites non létales utilisées pour réprimer les manifestants. Patrice Bouveret, co-fondateur de l'Observatoire des armements, présent aujourd'hui,  nous apportera des éléments sur cette question .

Nous comprenons mieux que ce dispositif n’est ni nouveau, ni exceptionnel, et qu’il tend à devenir une méthode reconnue pour son efficacité à endiguer les contestations qui ne peuvent que s’amplifier dans le contexte actuel de crise. Nous partageons l’avis défendu par Olivier Cahn  qui dit qu’il s’agit bien là d’une volonté de domestiquer la rue protestataire.

Nous constatons aussi, qu'il est inutile d'en référer à la Cour européenne des droits de l'homme qui reconnaît le droit des états de priver des individus de leur liberté au nom de la sécurité des biens et des personnes, mais aussi qui considère le séjour irrégulier  comme un acte criminel.

A la lumière de tout cela, il devient doublement urgent pour les plaignants, pour le collectif et pour nous tous, de nous battre pour que cet enfermement du 21 octobre 2010 soit reconnu par la justice comme illégal, pour que les responsables soient condamnés. Nous savons bien que cela ne mettra pas un frein à la politique sécuritaire de notre pays puisque nos gouvernements qui se succèdent l’utilisent et la renforcent. Mais nous voulons lancer le message fort et clair, que nous ne sommes pas dupes et que nous dénoncerons chaque fois qu’il est nécessaire, cette idéologie de la répression préventive, et nous continuerons à affirmer et démontrer que la rue nous appartient.

Article 35 de la déclaration des droits de l’homme de 1793 :

«  Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits, et le plus indispensable des devoirs »

 

Les intervenants  :

 

Ø    Introduction à la soirée: Collectif du 21 octobre

Ø    Sayn Bertrand, Avocat du Collectif

Ø    Medessou Atisso, Cinéaste documentariste

Les bandes, le quartier et moi, (film documentaire), 2011.

http://www.presseetcite.info/journal-officiel-des-banlieues/culture/marwan-mohammed-et-atisso-medessou-documentaire-contre

Ø    Bouveret Patrice, co-fondateur de l'Observatoire des armements.

http://www.obsarm.org

Ø    Rigouste Mathieu, La domination policière ; La Fabrique, 2012.

Belkacem 93, Guerre coloniale et contrôle sécuritaire Mathieu Rigouste. Youtube, 7-12-2012 ; http://www.youtube.com/watch?v=wUpNOhM5xiE

Monrouzeau Lanval La domination policière. Une violence industrielle. Mathieu Rigouste. Youtube, 29-12-2012 ;http://www.youtube.com/watch?v=WAY6QwECMwg

 

Quelques références :

Graham Stephen, Villes sous contrôle : la militarisation de l’espace urbain, La Découverte, Paris, 2012. Compte-rendu d’Éric Verdeil, « Stephen Graham, Villes sous contrôle. La militarisation de l’espace urbain », Lectures 2012.  

http://lectures.revues.org/9021.

Mucchielli Laurent, L’invention de la violence. Des peurs, des chiffres et des faits, Fayard, 2011.

Mucchielli Laurent, La frénésie sécuritaire : retour à l’ordre et nouveau contrôle social, La Découverte, 2008.

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